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Interview

Oumar "Jack" Mangane : "Je suis venu pour une saison ou deux, finalement j'ai fait une décennie"

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Défenseur emblématique du championnat de Mauritanie, 9 titres au compteur, Oumar dit "Jack" Mangane a quitté le FC Nouadhibou en 2026, après 11 ans passés au club. Arrivé en août 2015 en provenance du FC Ksar, il revient dans cette interview exclusive sur son parcours, ses souvenirs, ses colères et sa légende. Une conversation sans filtre.

Oumar Mangane en entretien exclusif avec Daliloufoot
Oumar Mangane en entretien exclusif avec Daliloufoot

Comment ton transfert du Ksar s'est fait jusqu'au FC Nouadhibou ?

J'étais à Rosso, juste deux semaines après la fin du championnat. C'est Toldo qui m'a appelé, il m'a dit coûte que coûte que je devais les rejoindre. Il a beaucoup insisté, pour mon transfert du Ksar vers le FC Nouadhibou. Je suis venu près de quelques amis d'enfance, je leur ai dit qu'il y avait FC Nouadhibou qui me voulait. Ils étaient tous excités, et me disaient : "Vas-y, vas-y !" Parce que c'était le grand club, en fait. Je leur ai dit que non, moi je ne partais pas.

J'ai appelé un de mes grands frères, et il m'a rétorqué : « Bah, puisque c'est à Rosso que tu veux rester, reste ici et ne joue plus au football. Si tu ne peux pas prouver au FC Nouadhibou, c'est que tu n'es pas ambitieux. » C'est après ça que j'ai décidé d'y aller.

Comment se sont passés les premiers contacts avec le FC Nouadhibou ?

Mes premiers jours, je connaissais quelques joueurs du championnat, vite fait. Mais il y avait Ismael John Terry, que je connaissais avant. Lui, il m'a beaucoup, beaucoup facilité la tâche dans mon intégration. Lors de notre premier entraînement, ça rigolait, ça jouait, c'était sous le coach Yemani. Il m'a appelé, il m'a dit : « Toi, c'est quoi ton poste ? »

Pourquoi il t'a demandé ça ?

Parce que je jouais bien, je ressortais les balles, techniquement j'étais bon. J'étais présent, et je faisais du dépassement de fonction.

Et depuis lors, tu es titulaire ?

Oui, absolument. En préparation, en compétition, en amical. Dès la première saison, j'étais un titulaire indiscutable.

En 2015, tu pensais que tu allais passer plus de 10 ans au FC Nouadhibou ?

Non, personnellement, je n'ai jamais cru à ça. Je pensais que j'allais faire deux saisons, trois saisons, et partir. À chaque fois que je terminais un match, je voulais retourner à Nouakchott parce que tous mes potes étaient là-bas. Ou bien, des fois, si on avait un match à Nouakchott, je venais deux ou trois jours avant l'équipe. Bon, ça passait parce que j'étais bon (rires).

C'était quoi ta relation avec le président Aziz Boughourbal ?

Ce que je peux dire, c'est que c'est un type bien. Il me disait qu'il connaissait bien Rosso et tout. Il se tient un peu à l'écart de l'équipe, mais il est présent en même temps. Je sais pas si tu vois. Tu voyais que le monsieur avait une dégaine de champion.

D'ailleurs, dès la première saison, t'es champion ?

Non. 2016, je suis pas champion. 2017, également. Le premier titre, c'est en 2018.

Ça t'a fait chier, ça ?

Oui, de trop même. Mais en face, on avait le Tevragh-Zeina, c'étaient de vrais galactiques, avec Palaye, Taghi, Casillas, Amar Samb… Pour dire vrai, ils étaient un peu au-dessus. On était jeunes, moi, avec les Tapha (Moustapha M'Baye) et tout.

Comment tu définis ton style de jeu ?

Les gens me définissent comme quelqu'un d'agressif qui va toujours au contact, mais au fond de moi, je sais que je suis un technicien. Quand je suis venu au Ksar, je prenais le ballon, je jouais, je traversais le terrain. Et le coach me disait : « Toi, on t'a pas recruté pour ça. » Mais c'est vrai aussi que des fois je chauffe dans les contacts. En fait, dans les deux registres, je suis bon. Quand je rentre sur le terrain, si tu veux, soit le diable, dans ma mentalité, c'est de gagner. Déstabiliser l'adversaire.

C'est quoi ton rôle dans le vestiaire, tu étais timide un peu, non ?

Moi, j'ai jamais été timide dans le vestiaire. Dès ma première saison, je parlais. Il y avait Wade, Palaye, Souleymane. On avait fait un match nul avec Concorde (1-1), c'est Mama Niass qui avait égalisé. J'ai totalement déconné dans le vestiaire. Les gens m'ont écouté. Depuis ce jour-là, ils ont compris que j'avais un fort caractère. Ils ont même appelé Mamadou Wade ; quand il me l'a dit, je leur ai répondu : "Man goor la soxla" (moi, j'ai besoin d'hommes sur le terrain). Tout le temps, je rappelais aux gens qu'il fallait être là. Et pourtant, je suis quelqu'un de joyeux dans le vestiaire, malgré tout. Mais par contre, quand les choses sont sérieuses, quand les choses doivent être sérieuses, il n'y a plus de "ami-ami" , on est là pour aller à la guerre. Il n'y a pas d'état d'âme. Je veux tirer les mecs vers le haut. Des fois, je pique dans leur ego, mais après le match, on redevient des potes. Avant, pendant, après les matchs, je parle. Moi, l'essentiel, c'est de gagner, et tous les ingrédients sont bons pour y arriver.

Ça t'est arrivé de t'embrouiller avec des coéquipiers sur le terrain ?

Sur le terrain, je suis un autre individu. J'ai un fort caractère. Demi-finale de coupe de l'année dernière, j'ai insulté Démine Saleck de tous les noms. C'est mon partenaire de l'axe. Je ne levais pas les mains, je ne faisais pas de gestes, mais les mecs sur le banc et sur le terrain savaient que je l'insultais de tous les noms. Lui-même, il me disait : « Mangane, lat passili ballon » (rires). Après le match, on ne s'est pas parlé. Mais aprés, quand c'est redescendu, on est redevenus encore plus soudé, parce que l'objectif encore, c'est la gagne.

C'est comme avec Abdallahi Walcott (Abdallahi Oubeid, ailier). Il y a un match où je l'insultais comme un fou. Il vient vers moi et me dit : « Jack, doucement avec moi s'il te plaît. ». Il perdait tous les ballons.

Mais il est jeune, tu t'es rendu compte de l'effet que ça lui fait ?

C'est vrai qu'il est jeune. Je l'ai entendu avec un autre coéquipier lui dire qu'il ne faisait que ce qui lui passait par la tête. Je l'approche et je lui dis : non, pas question. On a travaillé des choses à l'entraînement, tu ne peux pas venir nous dire que tu fais ce que tu veux. Mais après, évidemment, je l'encourage. J'encourage, j'insulte, je motive. Tout y est. C'est le Jack au complet.

9 titres d'affilée, tu t'es pas un peu lassé ?

(Rires) Après le sixième titre, j'avoue, il y a eu un peu d'habitude. En plus, la nouvelle génération me demandait tout le temps : « T'en es à combien, t'en es à combien ? » (rires). Mais n'empêche, si je rentre sur le terrain, je donne tout. On joue pour gagner. À FC, quand tu perds un match ou fais un match nul, c'est un drame, limite. Si tu ne peux pas prouver avec ce club, c'est que tu n'est pas ambitieux.

Les gars de FC sont pas programmés comme les autres ?

On est programmés pour gagner. Gagner matin, midi et soir. L'esprit de la gagne, c'est de la folie.

T'es le recordman de titres, ça te fait quoi ?

Je n'ai jamais joué en centre de formation formel. C'est toujours la rue, le football de quartier. Et venir au FC Nouadhibou, être le joueur le plus titré du championnat, c'est inexplicable. À un moment donné, je voulais même aller travailler dans la vie normale, ce n'était pas un rêve. Avec le Ksar, quand on est descendu en D2 en 2013, je voulais aller travailler pour gagner ma vie et laisser le football.

Quel entraîneur t'a le plus marqué ?

Amir Abdou, ça m'a fait quelque chose quand même. Dans la mentalité, c'est un autre niveau. Il te fait te surpasser. Il m'a responsabilisé. T'es comme un soldat dans une caserne. Il m'a clairement fait passer un cap.

Je dirais Aritz López aussi. Tactiquement, il m'a beaucoup rendu service. J'avais beaucoup de liberté. Avec le ballon, il te laisse jouer, même quand je dribblais, c'était ok pour lui. Des fois, on faisait des sorties de balle, il me disait : « C'est ça ton métier » (rires).

Tu penses qu'il peut te rappeler en sélection ?

Oui (rires), si je suis bon.

Qu'est-ce qui a fait que tu as quitté le club ?

On me respecte dans le club. Ça fait cinq ans qu'on ne me dit plus rien au club, tellement il y a du respect. Je suis à l'aise, je suis bien, je n'ai aucun problème avec le club. Quand tu fais 11 ans, tu veux sortir par la grande porte. Si on te donne beaucoup, faut pas non plus tout prendre. Faut pas être gourmand. En plus, j'ai senti que c'était le bon moment. Faut aussi laisser la place aux jeunes, c'est important. Avec les 4 à 5 ans qui me restent, je vais tout donner.

Tu penses qu'il te reste encore tout ce temps dans les pattes ?

Oui, bien sûr. Les gens pensent que je suis vieux. Je suis né le 4 décembre 1992. Je me sens bien. Je me sens bien en forme dans mon corps. Et Dieu merci, je n'ai jamais eu de grosses blessures, hormis mon opération à la mâchoire, donc je suis absolument opérationnel. Mentalement aussi, surtout. J'ai encore du football a donner.

Le match face à Pyramids en décembre 2023 a marqué tout le monde. Comment tu as abordé ce match historique ? En face, tu avais Fiston Mayele quand même.

En fait, je t'explique. À la veille du match, on faisait du thé avec Mohcen. Je pense que c'est lors de la conférence de presse, il y avait un journaliste qui disait : « Comment Jack Mangane arrive encore à être titulaire au FC Nouadhibou, il est vieux. »

J'ai dit à Mohcen : « Demain, je vais leur montrer pourquoi je suis encore titulaire. » Mohcen me dit : « Mais c'est Pyramids quand même. » Je lui ai répondu : "Ma Ghadili". J'ai ruminé avec ça toute la nuit, je n'ai fait que penser à ça. En plus, je me suis endormi à 4h du matin (rires). Et avant le match, j'ai regardé tous les gars dans les yeux : aujourd'hui, ce n'est que la victoire. Le reste, tu connais l'histoire. On a gagné 2-0 et je sors une prestation de malade, comme tu le sais.

Le joueur avec lequel tu t'entendais le mieux, en mode connexion instinctive ?

C'est Tanjy, direct. On pouvait se trouver sans forcer. En plus, j'avais un petit système avec lui : la première relance, je faisais exprès de mettre en touche, pour que le latéral pense que aujourd'hui maani jaay (je suis pas dedans). Mais dès que je baissais la tête pour faire la transversale, il démarrait, et là il contrôlait et hop, c'était une occasion de but. Un joueur tellement intelligent que franchement, on n'avait même plus besoin de parler.

Le match où tu as le plus souffert ?

(Rires) Popopo, c'était face à l'AS Armée. Ce jour-là, Tapha a ramené une bouteille de Redbull en me disant que c'était énergétique. Moi, tu connais, je suis un joueur simple, je ne fais pas de massage, je ne fais pas d'électrostimulation, des trucs comme ça, je suis juste dans le vestiaire. Je suis même le dernier à mettre mon équipement. Ce jour-là, j'ai bu ça et j'ai commencé à avoir sommeil. Dès que le match a commencé, c'est moi qui ai ouvert le score, mais quelques minutes plus tard, j'ai marqué un but contre notre camp. C'est un centre en retrait, je ne voyais rien du tout, j'ai marqué le but dans notre propre but. La même action s'est répétée et j'ai failli la remettre dans notre but. Le coach m'a fait sortir à la 27e minute. Il m'insultait en arabe, mais qu'est-ce que tu nous fais là ! Je n'ai rien dit. À la fin du match, il vient me voir, il me demande si j'avais fumé. J'ai dit non, c'est Tapha qui m'avait donné un Redbull. Et là, il était mort de rire.

Un dernier mot ?

Sur ma carrière, je ne regrette rien. Absolument rien. Je remercie énormément les gens du FC Nouadhibou. L'exigence de ce club, c'est énorme. C'est pas donné à n'importe qui. C'est vraiment une fierté. J'étais venu pour une saison ou deux et quitter, et finalement, je fais une décennie.

Par Sidi Diagana